BILAN 2022

PAD : Pale Astra Dei

BILAN 2022




Card Shark

Audacieux mélange entre jeu narratif et jeu de cartes, Card Shark s’impose sans mal comme une expérience inoubliable. En puisant son intrigue dans l’Histoire de France et le folklore bohémien, les développeurs tissent une épopée qui n’est pas sans convoquer les classiques de la littérature française. Embarqués dans une quête aussi improbable que passionnante, joueuses et joueurs plongent dans un monde de filous et autres bonimenteurs attachants, luttant contre un système injuste, dans l’espoir de mener une vie comblée. En exploitant avec panache certains codes du jeu vidéo (le personnage incarné est, tel Link ou un protagoniste de la saga Persona, totalement muet, mais cet état est pris en compte par l’univers du jeu), Card Shark est à la fois une histoire narrée avec aisance, mais aussi une expérience de gameplay de plus en plus exigeante. Sur les traces de son mentor, le héros de cette aventure va apprendre plusieurs tours destinés à duper ses adversaires lors de parties de jeux de cartes endiablées, et ce afin de plumer plusieurs figures représentant le système et ses travers. C’est à la fois charmant et prenant, le cadre y étant pour beaucoup, mais surtout relativement unique parmi le tsunami de sorties dont s’abreuvent continuellement les plateformes de jeux vidéo.


Xenoblade Chronicles 3

Drôle de jeu que ce troisième Xenoblade, qui rebondit sur les entrées précédentes de la saga, afin de déployer son propos de manière toujours plus affinée. Takahashi, hanté par ses démons depuis plusieurs décennies maintenant, ne cesse d’étirer sa réflexion, en la modulant au gré de l’évolution de notre civilisation, mais aussi du média concerné. L’écrin impeccable du jeu, repoussant avec brio les limitations d’une machine à la puissance limitée, sert une épopée rythmée de surprises et animée d’un dépaysement qui, certes, a perdu son effet de surprise, mais parvient cependant à flatter l’imaginaire avec une ambition toujours sincère. Les personnages ne sont pas en reste et, en se structurant autour de figures archétypales désormais fortement ancrées dans le genre du jeu de rôle japonais, parviennent cependant à se montrer surprenants et diablement attachants. Mais outre l’enrobage (cette bande son phénoménale), comment ne pas être ébahi face à la réflexion poussée jusqu’à travers les mécaniques de gameplay, qui s’insèrent sans mal dans le propos tenu par le jeu, mais sans oublier de faire sens par rapport aux épisodes précédents ? C’est assez épatant cette manière dont le jeu, bien qu’il se suffise à lui-même, parvient à s’insérer dans une fresque qui le dépasse, en termes de symbolisme, de construction, de narration et de choix de game design. Je pense lui préférer, encore et toujours, le particulier épisode X, mais en l’état Xenoblade Chronicles 3 est un très grand RPG, qui parvient à confirmer le statut déjà culte de la saga dont il se montre le digne héritier.


OlliOlli World

Ce jeu, c’est comme si la folie skateboard s’était emparée des terres de Ooo (Adventure Time) pour donner naissance à une expérience tout à la fois immédiatement fun, et diablement exigeante lorsque les choses sérieuses commencent. Emballé dans une direction artistique savoureuse, OlliOlli World offre une campagne principale agréable à parcourir, sorte de long apprentissage ouvrant les portes aux réels défis du jeu. Chaque monde traversé s’agrémente de quêtes annexes, objectifs alternatifs et sommets ultimes à conquérir, lesquels jonglent habilement avec les possibilités offertes par un gameplay permissif mais âpre à dompter. La progression se fait sur le long terme, d’abord en découvrant l’existence, puis en apprenant à maîtriser, les nouveaux mouvements qui, une fois combinés, permettent l’élaboration de combinaisons indispensables à l’accumulation de points. Accomplir différentes réussites permet le déblocage d’outils de personnalisation esthétique, des vêtements, accessoires aux poses entreprises par le personnage (entièrement personnalisable là aussi), ce qui offre au jeu une double carotte à proposer à son public : la satisfaction d’engranger des centaines de milliers de points et de remplir les objectifs délirants se mêle ainsi au plaisir d’esthètes soucieux de créer un avatar unique. Un mode multijoueur est aussi présent, sous la forme de ligues, et offre une compétitivité indirecte efficace, à l’image de la bonne ambiance qui se dégage du titre. Pour se détendre sur de petites sessions, ou pour s’acharner face aux meilleurs skateurs du monde, OlliOlli World est un jeu qui parvient à combler les deux cases avec brio.


Citizen Sleeper

Encore un concept assez unique avec Citizen Sleeper, mélange de visual novel et de jeu de rôle, le tout agrémenté d’une part de gestion saupoudrée d’aléatoire. Le jeu propose de vivre un quotidien atypique au cœur de l’espace, chaque journée s’entamant sur la distribution de dés aux valeurs diverses. Ces dés sont à placer dans des commandes associées aux actions possibles : ainsi, il n’est pas possible d’effectuer tous les choix souhaités, et ce non seulement à cause de la limite de temps associée aux heures qui défilent, mais aussi à ces fameux dés dont il faut se dépatouiller. Derrière un habillage cyberpunk spatial assez efficace se cache une histoire et des personnages travaillés, ainsi que des dilemmes qui méritent de s’y pencher quelques minutes. Peu avare en surprises Citizen Slepper est de plus porté par une bande-son iconoclaste ainsi qu’une fluidité de la narration qui offrent au jeu une atmosphère saisissante, poussant toujours à y revenir quelques instants de plus. Petit à petit, ce microcosme prend vie et il devient impossible de résister à l’envie d’en accompagner les personnages jusqu’au dénouement de leurs odyssées personnelles, qu’elles soient capitales pour l’avenir de la station spatiale ou, au contraire, qu’elles ne relèvent que de l’intime.


Pentiment

Peut-être une entrée biaisée que ce Pentiment, parce que depuis le diptyque Pillars of Eternity, je suis tombé amoureux de ce studio de passionnés qu’est Obsidian Entertainment. Tyranny et Deadfire sont parmi mes RPGs occidentaux préférés et ce Pentiment est en très très bonne place de mon top personnel. Pentiment, c’est un jeu de rôle, encore un, saupoudré de suspense et d’une enquête étalée sur plusieurs générations. Sauf que les moyens de déduction et outils mis à disposition correspondent à l’époque durant laquelle le jeu prend place, c’est-à-dire le Moyen-Âge. Et si la direction artistique ne cesse jamais de le rappeler, des graphismes aux boîtes de dialogues, c’est bel et bien l’écriture et le scénario qui achèvent de faire de Pentiment une expérience atypique. Verbeux et contemplatif, le rythme du jeu se déroule avec douceur, prenant le temps de tisser son univers détaillé à travers ses personnages développés et tellement humains. La lourdeur qu’aurait pu apporter avec lui le cadre de Pentiment est cependant renversée par un humour percutant et un sens du drame poignant. En étirant son histoire à travers un enchaînement de scénettes fignolées avec amour, l’aventure ne cesse pas un instant de s’avérer à la fois intense et captivante, de par la myriade de situations et de protagonistes qu’elle oppose au public, lequel navigue de surprise en surprise à mesure que ne se dévoilent chacun des secrets qui habillent cette fresque médiévale.


TUNIC

À travers sa patte graphique aussi délicieuse qu’exploitée à la perfection, TUNIC s’impose en premier lieu comme un hommage évident au genre démocratisé par la saga The Legend of Zelda. Cependant, au-delà de ses atours chatoyants, le jeu impose sa marque grâce à un level design inspiré et sans cesse renouvelé. Et comme si cela ne suffisait pas, voilà qu’en plus TUNIC embarque une mécanique de gameplay originale, faisant mouche, en ravivant la flamme nostalgique des plus vieux d’entre nous, tout en installant une aura de mystère sur l’ensemble de son univers. Ce dernier atout, c’est la présence d’un livre déchiré dont les pages sont récoltées en cours d’aventure, émulant les manuels de jeux qui se glissaient autrefois dans les boîtiers de nos aventures préférées. Si de nos jours, certains éditeurs amoureux du support physique proposent encore ce délice, force est de constater que la tendance est au dépouillement. Ainsi, le jeu, par l’entremise de ce guide virtuel peu à peu reconstitué, dévoile ses possibilités et secrets avec talent, révélant à son public certaines actions présentes dès le départ, mais dont personne ne soupçonnait l’existence. Cette mécanique rappelle CELESTE et ses mouvements avancés, expliqués en fin de partie, mais pourtant présents dès les premières secondes de jeu (une fois le prologue validé). Pourtant, l’intégration de ces révélations au sein de l’univers du jeu apporte un charme saisissant à l’aventure, et participe grandement à sa réussite incontestable.


Immortality

Avec Immortality, Sam Barlow franchit une étape dans sa réflexion autour des liens qui unissent jeu vidéo et narration. Aboutissement d’une formule doucement initiée dans Silent Hill : Shattered Memories, premier épisode de la saga horrifique qui impliquait déjà directement le joueur dans son univers, le dernier essai de Barlow repousse avec une aisance insolente certaines limites que nous pensions déjà atteintes. Dans Immortality, joué par des actrices et acteurs investis, le public est invité à observer et analyser les extraits vidéos de films fictifs (mais aussi de making-of, images de coulisses, interviews, etc) afin d’élucider la disparition de Marissa Marcel, interprète dans ces trois long-métrages. Il est ainsi possible de mettre en pause ces séquences, puis de zoomer sur les points dignes d’intérêt, avant de cliquer sur l’objet ou le personnage suscitant le plus d’interrogations. Le jeu dévoile alors toutes les scènes incorporant l’élément choisi. En rebondissant d’une vidéo à l’autre, en mettant en perspective et en reliant les différents indices récoltés, il est alors possible de faire tomber les masques tout en conservant un plaisir de jeu immédiat. Habile mélange de visual novel, jeu d’aventure et jeu d’enquête, Immortality vient probablement de faire naître un nouveau genre à lui tout seul, totalement hybride, dont il sera fascinant de voir la formule s’affiner au fil des ans. En l’état, la proposition et l’ambition sont suffisamment solides pour faire du jeu un incontournable de 2022.


Chained Echoes

Plutôt discret jusqu’à sa sortie officielle, Chained Echoes est un vibrant hommage aux jeux de rôles japonais qui ont bercé la Super NES. Difficile de ne pas penser à Chrono Trigger en contemplant les paysages en pixels colorés qui habillent l’aventure, ni à Final Fantasy VI lorsque l’ambition du titre se révèle totalement, voire à Xenogears quand surgissent les méchas que pilotent les personnages. Pourtant Chained Echoes jouit de plusieurs décennies d’évolution du média qui apportent avec elles une ergonomie et une modernité ensorcelantes. Avant toute chose, Matthias Linda a bien compris que la force primaire d’un tel projet se dissimule en dehors des limites du cadre imposé par le jeu lui-même. Ainsi, il s’est appliqué à concevoir un univers cohérent et ayant vécu, 3000 ans d’une Histoire bercée de conflits, de magie et de complots, une Histoire qui culmine à travers une guerre étalée sur un siècle et demi déjà. Ce contexte narratif sert une histoire condensée et donc rythmée, saupoudrée de surprises et rebondissements, emmenés par des protagonistes attachants. Le rythme est, de plus, entretenu par l’évolution du gameplay, qui ne cesse de s’affiner et de se complexifier, malgré les bonnes idées déjà présentes au début de l’aventure. Citons par exemple le gain de niveaux pour les personnages, qui passe par l’obtention de grimoires, lesquels ne s’obtiennent que lors de la victoire contre les boss. Le jeu ne force ainsi pas un farming intensif, chaque joute s’abordant plutôt comme une épreuve à franchir. Pour autant, le jeu n’encourage pas à foncer vers la prochaine étape scénaristique, au contraire, l’exploration est fortement récompensée, notamment par la découverte de trésors, ennemis uniques et secrets, voire par l’obtention de toutes nouvelles classes de combat ! C’est une approche résolument moderne que propose ici Linda, s’extrayant de la lourdeur d’un genre qui peine parfois à convaincre une nouvelle génération de joueuses et joueurs, tout en conservant les sensations de jeux d’antan.


Elden Ring

Comment passer outre l’ogre qui dévora tout sur son passage en début d’année ? Oui, Elden Ring est un grand jeu, un immense jeu. Dans tous les sens du terme, d’ailleurs. Boursouflé jusqu’à la nausée, regorgeant d’affrontements, de passages secrets, de trésors, de quêtes annexes, de cryptes, ingrédients à collecter, gonflé jusqu’à l’orgueil par un contenu colossal, Elden Ring n’en reste pas moins un incroyable jeu qui jamais ne s’effondre sous son propre poids. Je pense que cette aventure proposée par From Software incarne une étape importante dans l’histoire des mondes ouverts, tout comme l’ont fait avant lui The Legend of Zelda : Breath of the Wild et Outer Wilds. Là où le premier ne faisait plus de son monde un simple cadre, mais un élément de gameplay qu’il était possible de dompter, tandis que le second changeait son univers en une entité dont il fallait décrypter les secrets, le dernier convoque en lui sa dangerosité et son gigantisme, couchant sur nos écrans une sensation d’aventure pure et primitive. Freiné par quelques errances assimilables à des erreurs de jeunesse (la répétition des catacombes, la surexploitation des monstres, etc), force est de constater que le reste relève du miracle. Peaufiné jusqu’au moindre infime détail, étirant au maximum les possibilités offertes par une formule de gameplay exploitée depuis plusieurs jeux mais qui pourtant parvient encore à surprendre, le jeu n’oublie pas de concevoir une mythologie passionnante à explorer et décrypter. L’épopée, sublimée par des paysages à la force évocatrice écrasante, et emportée par une bande-son magistrale, décrit la lutte d’une âme perdue contre un destin qui ne cesse de vouloir l’écraser. L’expérience entière, pensée comme une métaphore de la transcendance à travers l’imagerie alchimique (le parcours dans des zones qui évoquent les étapes du Grand Oeuvre, le brasier plus qu’éloquent, l’infinie cohérence entre la forme et le fond, etc) mais aussi comme une représentation viscérale, presque crue, du lien qui unit joueuses et joueurs au média (les entités faisant office de guides sont… des doigts, c’est-à-dire l’outil qui lie intimement le public au jeu), cette expérience donc, se veut à la fois écrasante et stimulante, intime et épique. En un mot comme en cent : incontournable.


Sky : Children of the light

À l’image des avatars qu’il propose d’incarner, Sky s’est vu octroyé en 2022 une renaissance salvatrice sur les monolithes de Sony. Cependant, c’est bien l’audace de la dernière saison concoctée par les artistes de thatgamecompany qui achève de faire de Sky mon expérience la plus sublime de l’année. Articulée autour d’un partenariat conclu avec la chanteuse norvégienne Aurora, Sky proposa aux joueuses et joueurs de participer à un concert interactif au sein du Colisée de la Vallée du Triomphe, l’une des quelques zones que le jeu propose d’explorer. Si l’expérience fut déjà initiée dans des jeux comme Fortnite ou Second Life, malgré une limitation évidente dans les actions de la part du public, le spectacle concocté par le studio de développement et la chanteuse offre aux participants la possibilité de devenir les actrices et les acteurs de véritables clips animés. Transformés le temps d’une séquence en oiseaux de lumière, créatures aquatiques et autres papillons, joueuses et joueurs du monde entier communient autour d’un langage universel tissé dans la musique et les couleurs. Dédale de formes et de sons, le trajet proposé permet une symbiose venant abolir les différences, ce qui m’a offert un petit goût de paradis sur lequel il fut difficile de cracher en ces temps incertains. Le temps de quelques chansons, Sky se transforme alors en un havre de bienveillance, repoussant les ténèbres du monde, sans jamais en nier les dérives, lesquelles se retrouvent à travers les paroles des différents morceaux interprétés. Ode à la nature, la bienveillance et l’amour, Sky X Aurora porte en lui cette étincelle qui jaillit parfois au cours d’une vie, le temps d’un instant, le temps de nous rappeler pourquoi tout ceci mérite d’être vécu et défendu. En dynamitant les règles implicites du média, en tentant de faire évoluer à la fois le jeu vidéo mais aussi celles et ceux qui le pratiquent, Sky se glisse sans mal cette année au sommet de mon modeste panthéon personnel.

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